Extrait d'un texte magnifique de Khairallah Ben Mustapha:
Imprimerie rapide, Tunis 1910 1908
L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE DES INDIGÈNES EN TUNISIE
Description du Kuttab
« Mal éclairé, mal aéré ; aussi l'humidité suinte-t-elle aux murs, et
une demi-obscurité y règne-t-elle toujours. Quelquefois il se trouve au
premier étage, dans une salle élevée sur un magasin ou un passage voûté,
et à laquelle on accède par des escaliers étroits et rapides. De forme
généralement carrée et peu spacieuse, cette salle, au plafond bas,
reçoit l'air par l'entrée et la lumière par une fenêtre qui,
malheureusement, reste presque toujours close. Point de cour de
récréation : les élèves, une fois au kouttab, ne doivent, paraît-il,
prendre aucun répit. Point de privés ni d'urinoirs : aussi les élèves
s'en vont-ils dans la rue, au bain maure voisin, ou à la salle des
ablutions de la mosquée la plus proche. Dans le fond de la salle, un
homme d'âge mûr, souvent très âgé, quelquefois aveugle, drapé dans son
burnous. C'est le moeddeb ou éducateur. Venu de l'intérieur de
l'Algérie ou du Maroc, il sait par coeur le Coran, qu'il a étudié sans
le comprendre et qu'il enseigne sans pouvoir l'expliquer, il jouit du
respect de tous, car il est hame kitab Allah (porteur du livre
de Dieu). Tout près de lui, à ses pieds, sont groupés les enfants des
familles aisées, assis sur de petits coussins apportés de la maison.
Viennent ensuite les enfants pauvres, entassés pêle-mêle sur les nattes
usées et sales qui couvrent le sol. La figure congestionnée, la voix
éraillée, tous ces enfants d'âges différents, et, partant, de force
inégale, crient à tue-tête, en balançant le haut du corps d'avant en
arrière et d'arrière en avant, pour apprendre, qui les lettres de
l'alphabet, qui une sourate écrite sur des planchettes enduites de terre
glaise. Dans un coin, près des souliers rangés sur la partie nue du sol
(car l'école coranique étant considérée comme lieu de prière, on n'y
entre que nu-pieds), est placée une cuvette où les élèves lavent leurs
planchettes, après avoir appris et récité leur leçon. L'eau de cette
cuvette est respectée comme sacrée, car elle contient la parole de Dieu.
Aussi ne peut-elle être jetée que dans un endroit à l'abri de toute
souillure, un cimetière privé, une masure ou un puits abandonné. Tout à
côté, une terrine où il y a de la terre glaise trempée qui sert à
enduire les planchettes. » Vient ensuite la description de la falka pendue
au mur au-dessus de la tête du moeddeb. C est un gros bâton auquel est
attaché un gros cordon par les deux bouts. « Quand un élève a mérité une
forte correction, deux de ses camarades, sur l'ordre du maître, lui
prennent les pieds, les font passer entre le cordon et le gros bâton,
tournent celui-ci sur lui-même pour serrer le cordon et tenir les pieds
bien joints, puis lèvent la falka à la hauteur de la poitrine. Le
moeddeb peut alors frapper avec son bâton. » Cette scène de bastonnade,
qu'il a vue dans un kouttab d'Algérie, a inspiré un joli tableau au
peintre orientaliste Lan-delle. Je m'empresse de dire que l'usage de la
falka a été interdit par la Direction de l'enseignement dans les écoles
franco-arabes, et l'on essaie même de l'interdire dans les kouttabs.
Mais, sans sa longue baguette et sa falka, on se demande ce que
deviendra le moeddeb, ancien style, auquel le père amenait son fils en
lui disant : « Fais-en ce que tu voudras, je ne te demanderai compte que
de la peau et des os ».
La Journée au Kuttab:
« En été comme en hiver, dit M. Khairallah, les enfants arrivent au
lever du soleil ; ils saluent le moeddeb en appliquant leurs lèvres sur
la paume de sa main droite, puis décrochent leurs planchettes pendues
aux clous contre le mur et s'asseyent à leurs places respectives. » Après la première ligne : Au
nom. du Dieu clément et miséricordieux ! Que Dieu répande ses grâces
sur notre seigneur et maître Mohammed, sur ses parents et ses
compagnons, etc., vient la dictée individuelle, continuation du
dernier verset écrit la veille par chaque élève. La dictée terminée, le
maître prend les planchettes les unes après les autres pour les
corriger. « Malheur à l'élève qui aura fait des fautes! La main du
moeddeb est habile à calotter et à tirer les oreilles. » Puis vient la
récitation, toujours à très haute voix, puis le lavage des planchettes, «
qu'on fait sécher, soit au soleil dans la rue, en les tenant à la main,
soit en les déposant au pied d'un mur, soit en les plaçant près de la
bouche du four banal ». Quant aux tout petits qui en sont encore à
l'alphabet ou aux premières sourates, les élèves les plus avancés s'en
sont déjà occupés. On leur trace sur la planchette enduite d'argile,
avec le bout non taillé de la plume de roseau, des lettres ou des mots
qu'ils repassent à l'encre et qu'ils apprennent en répétant chaque
lettre ou chaque mot après les moniteurs, dont ils suivent les
mouvements en balançant le haut du corps, jusqu'à ce qu'ils arrivent à
les bien savoir. « Sur un signe du maître, continue M. Khairallah, tous
les enfants se lèvent et accrochent leurs planchettes aux clous contre
le mur : c'est le moment du déjeuner (vers huit heures du matin en
général). Ceux qui n'habitent pas loin du kouttab s'en vont chez eux.
Les autres achètent chez les marchands voisins des beignets à l'huile,
des gâteaux ou des demi-pains avec des olives ou des conserves de
légumes, et mangent dans la rue ou à l'école. Les tout petits apportent
leur déjeuner de la maison. De son côté, le moeddeb mange, à sa place,
un beignet à l'huile ou un demi-pain à l'intérieur duquel on a versé de
l'huile ou mis quelques olives. • Puis la leçon reprend, avec grand
vacarme, pour s'interrompre encore vers onze heures, fin de la séance du
matin. « Le maître fait signe aux enfants de se taire. Ceux-ci pendent
leurs planchettes, reprennent leurs places et récitent ensemble de toute
la force de leur voix la première sourate du Coran (fatiha) et
la prière suivante : Notre maître sera au paradis et nous autour de
lui. Que Dieu nous fasse boire au bassin du prophète arabe! 0 grands et
petits, priez matin et soir pour le prophète préféré, Mohammed aux
lumières vives. Bénédiction à celui qui m'a appris à lire ! etc. Puis
les élèves pressent la main du moeddeb, se précipitent pour prendre leur
burnous et mettre leurs savates, et descendent en courant. Quelle
bousculade et quel tapage dans les escaliers et dans la rue ! »
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